mardi 17 décembre 2013

Médecine des collectivités: Stress , immunité et pathologies 2/2






Médecine de collectivités :

Stress, immunité et pathologies.


n'estNous avons vu dans la première partie de cet article quels étaient les liens entre le stress d'un individu ou d'une collectivité, les capacités immunitaires et le développement de maladies chroniques: dermatologie, reproduction, digestion... Dans cette seconde partie, volumineuse..., on passe à l'action:

Quels sont les signes objectifs de stress dans une collectivité? Comment les anticiper, les identifier?  Et comment tenter d'aménager l'environnement pour que chaque individu d'une collectivité trouve un milieu de vie de non stressant?


Manifestations comportementales du stress

Cette courte liste qui fait le lien entre bien-être et pathologies organiques est non exhaustive. Les signes d’anxiété sont nombreux, parfois subtils à observer et variables selon les individus d’une même espèce. C’est pourtant la recherche de ces signes comportementaux qui sont à prendre en compte en pratique.
Outre les pathologies évoquées, on citera : les conduites agressives exacerbées et / ou imprévisibles (signe de frustration),  l’inhibition ou retrait, animal tremblant ou haletant,  les comportements autocentrés, les stéréotypies (Mason, 2007 ; Mason et Rushen, 2008), changement du niveau d’activité, diminution des comportements de jeu, vocalisations, augmentation des mixions et des défécations (Breeda et al., 1997 ; Tuber et al., 1999 ; Rooney, 2009), coprophagie. Pourtant ces signes peuvent être d’expression variable selon les individus selon leur passif, leurs capacités cognitives, leur tempérament. Ainsi, ce sont les variations de ces comportements  (augmentation des vocalisations ou des comportements de léchage) chez un individu qui doivent nous alerter.

Les agents stresseurs :

Dès lors que le lien entre pathologies et stress a été établi, il convient d’identifier quels peuvent être les agents stresseurs. A un niveau strictement législatif, le bien-être des animaux en collectivités est censé être garanti par des normes de construction des locaux. Nous allons voir que les facteurs de stress sont en fait bien plus nombreux et complexes à définir. D’après Breeda et al. (1997) et Tuber et al. (1999), on peut citer : l’isolement / confinement, le bruit (surtout s’il est intense et non prévisible), les pertes de routines ou la nouveauté (modifications des horaires ou du personnel), l’absence de contrôle de l’environnement et enfin des évènements potentiellement traumatisants comme les transports, contentions, manipulations etc.


Stress et confinement

« Il est interdit d’enfermer les animaux de compagnie et assimilés dans des conditions incompatibles avec leurs nécessités physiologiques et notamment dans un local sans aération ou sans lumière ou insuffisamment chauffé ». « Pour les chiens de chenils, l’enclos doit être approprié à la taille de l’animal, mais en aucun cas cet enclos ne doit avoir une surface inférieure à 5 mètres carrés par chien et sa clôture ne devra pas avoir une hauteur inférieure à 2 mètres. Il doit comporter une zone ombragée » (Extrait de l’arrêté du 25 octobre 1982). 

Au-delà de l’aspect législatif, de nombreuses études ont mis en évidence que ces valeurs sont définies de manière arbitraire et ne s’adaptent pas à une mise en application concrète. 

Dans une étude menée sur 350 beagles, Andersen et Hart (1955) montrent une amélioration de la longévité lorsque les surfaces des chenils atteignent 3 m2 pour 2.5 centimètres de hauteur au garrot. La longueur  de la courette doit être le double de sa largeur pour favoriser les comportements sociaux.

Dans un chenil de 300 Bergers allemands, logés individuellement dans des logettes de 12 m2, une restructuration des locaux a permis d’appliquer les recommandations de Andersen et Hart (1955) soit des logements individuels de 78 m2. Prestat (1978) constate que les chiens sont « plus calmes » et que les aboiements ne se produisent plus que très rarement. Dernier fait important : la disparition des comportements stéréotypés.

Hetts et al. (1992) étudient l’influence du logement sur le comportement de chiens beagle. Ils montrent que lorsqu’ils sont logés individuellement, les chiens se déplacent significativement plus lorsqu’ils sont dans des courettes de moins de 11 m2. Ils notent également une réduction des nuisances sonores à partir de 11 m2. Enfin les chiens logés dans des courettes de 55 m2 manipulent plus les objets que ceux logés dans des chenils plus petits.


Stress et isolement.

Après avoir étudié l’influence de la surface sur le comportement en logement individuel, Hetts et al. vont former des binômes de chiens et les loger dans les conditions précédentes. Alors ils ne notent aucune différence d’activité motrice, que les binômes soient logés dans 55m2, 11m2 ou 4,3m2 ! Il semblerait alors que ce soit l’isolement social qui ait plus d’influence sur le bien-être que le confinement : la présence d’un congénère semble être plus importante que la mise à disposition d’une surface plus grande.

Andersen et Goldman (1960) montrent que le logement par paires est bénéfique à l’activité sociale, à la dépense physique des chiens, diminue les comportements d’aller et venus et les stéréotypies.

Breeda et al. (1998) mesurent les réponses physiologiques à une période d’isolement social et de confinement: Ils montrent une augmentation de la concentration de cortisol urinaire et salivaire et une prolifération de lymphocytes. Ce sont les signes d’un stress chroniques.

D’autres études montrent l’intérêt de l’hébergement en dyade ou en groupe (Wells, 2004; Rooney, 2009). Néanmoins il faut prendre en compte le degré de socialité des chiens et la « compatibilité » des individus pour diminuer le risque de générer des situations stressantes (conflits, blessures,…).
Si l’hébergement en dyade ou en groupe est impossible, il est important que les chiens gardent la possibilité d’un contact visuel. Les chiens hébergés seuls passent plus de temps dans la partie de l’enclos où ils peuvent apercevoir d’autres chiens (Wells et Hepper, 1998).


Stress et enrichissement du milieu.

On considère comme un enrichissement du milieu toute modification environnemental s’avérant bénéfique/améliorant le fonctionnement biologique de l’animal et amélioration du niveau de Bien Être (Newberry, 1995). Ces aménagements ne sont pas une simple augmentation du niveau de stimulation ou une complexification de l’environnement : ils doivent favoriser l’expression du répertoire comportemental de l’espèce.

Les niches qui sont obligatoires pour protéger les animaux des intempéries et du soleil, procurent également la possibilité de s’isoler. Elles peuvent aussi être imaginées comme des promontoires permettant au chien d’observer l’ensemble de l’enclos et de mieux contrôler son environnement (Hubrecht, 1993; Rooney, 2009). On envisage ainsi l’aménagement du chenil non plus en 2 mais en 3 dimensions.
 
 Le comportement de fourragement est à la fois un comportement exploratoire et alimentaire, il représente un budget-temps certain qui peut-être variable selon les espèces. Il peut être intéressant de favoriser ce comportement par des jouets distributeurs de nourriture. Schipper et al. (2008) étudient la répartition de la ration alimentaire par l’introduction d’un Kong TM : cette nouvelle méthode de distribution induit une diminution de la fréquence d’aboiement. Le retrait du Kong TM  induit augmentation taux de cortisol (Hihy et al. 2005).


Stress et contact humain.

Les interactions avec l’humains sont souvent rapportée comme une des meilleures méthodes d’ « enrichissement » (Tuber et al, 1999; Wells, 2004; Rooney, 2009).
 Néanmoins, il faut au préalable évaluer le degré et la nature de l’expérience avec humain pour éviter d’imposer des stimulations stressantes.
Un contact quotidien avec l’humain dès la première semaine qui suit l’arrivée dans un refuge induit une diminution considérable du taux de cortisol (Copppola et al. 2006). Ces valeurs sont aussi diminuées sur des chiens en chenil caressés quotidiennement (Hennessy et al. 1998). On notera que le taux de cortisol est plus bas lors d’interactions avec une femme inconnue que lors d’interactions avec un homme inconnu (Hennessy et al. 1997). La mise en place d’entraînements réguliers avec des renforcements positifs (récompenses alimentaires) ont un caractère prévisible et apaisant permettant un contrôle du chien sur l’environnement.


Pour conclure :


 Les pathologies organiques liées au stress sont facile à envisager lorsqu’elles surviennent suite à une modification des conditions de vie (logements, enrichissements, perte ou introduction d’un congénère…). La grande difficulté est de faire la part des choses lors de pathologies chroniques car elles risquent d’être considérées comme « normales »… il faut alors s’interroger sur la conduite d’élevage ET sur le facteur stress imposé aux individus…et ne pas considérer la situation comme une fatalité.

Hélas les études dans le domaine des collectivités canines sont trop rares pour pouvoir en tirer des généralités applicables à tous les élevages, contrairement à la situation des élevages de production porcins ou aviaires. Néanmoins toutes les études citées doivent être considérées comme des éléments majeurs de réflexion quant à l’organisation des collectivités canines. Elles doivent également inciter à l’observation des individus et des signes comportementaux de souffrance.
En terme de rentabilité et dans l’état actuel des connaissances scientifiques des collectivités de chiens, il est plus cohérent de viser à réduire les frais liés aux pathologies chroniques  dues au stress plutôt que d’envisager un abord productiviste qui vise à contrôler tous les facteurs de production (surface, hydrométrie, prophylaxies, aliments médicamenteux etc…).

De plus une approche intensive ne tient compte du bien-être animal que d’un point de vue législatif dont nous avons vu le caractère parfois imprécis, inadapté et arbitraire. Il y a fort à parier que ce type de démarche ne peut pas optimiser la « production » d’individus équilibrés, stables et socio-compétents. Il semble donc que des conduites d’élevage « extensives » où l’on observe le bien-être comportemental des individus donnent les meilleures chances de répondre aux demandes des acquéreurs de chiots de compagnie et par là même valorisent l’image d’excellence de l’élevage canin français.


Avec l'aide des chercheurs en éthologie du refuge AVA:
avarefuge76.com

Dr Antoine BOUVRESSE


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